L’aube de minuit / 29 – Engendrés pour toujours : le monde ne sera pas abandonné

Par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 05/11/2017

171105 Geremia 29 rid« La Bible n’est pas mon texte sacré, même si j’en perçois aussi bien le caractère sacré, que je tire de sa capacité d’absorber le hurlement du monde. Le hurlement de douleur de Jérémie est presque entièrement ululé. Job ulule. Isaïe aussi. C’est donc un étrange texte sacré, fait de désespérances, d’échecs et d’une foi implacable en un Dieu qui ne répond pas. »

Guido Ceronetti, extrait d’un interview de 2013

« La parole que le prophète Jérémie adressa à Baruch, fils de Nériya, quand ce dernier écrivait ces paroles dans un livre, sous la dictée de Jérémie, en la quatrième année de Yoyaqim, fils de Josias, roi de Juda : “Ainsi parle le SEIGNEUR, le Dieu d’Israël, pour toi, Baruch : Tu dis : ‘Pauvre de moi ! Le SEIGNEUR ajoute l’affliction aux coups que je subis ; je suis épuisé à force de gémir, je ne trouve pas de repos.’ Voici ce que tu lui diras – Ainsi parle le SEIGNEUR : Ce que je bâtis, c’est moi qui le démolis ; ce que je plante, c’est moi qui le déracine, et cela par toute la terre. Et toi, tu cherches à réaliser de grands projets ! N’y songe plus ! Je fais venir le malheur sur toute chair, mais à toi j’accorde le privilège d’avoir au moins la vie sauve partout où tu iras.” » (Jérémie 45, 1-5)

Il est admirable qu’une tradition biblique (le texte grec des Septante) ait voulu conclure le livre de Jérémie par cette bénédiction sur Baruch. Jérémie achève son livre par une parole du SEIGNEUR adressé à son disciple. Nous ne savons pas grand-chose de Baruch. Ce secrétaire-notaire apparaît dans le livre de Jérémie à l’intérieur du grand récit rapporté à propos du champ d’Anatoth (chapitre 32). Puis, il devint beaucoup plus que son secrétaire-scribe. Il l’accompagna dans les heures terribles de la prise de Jérusalem, il transcrivit deux fois ses paroles dans le rouleau (chapitre 36), en fit lecture dans le temple pour la communauté, puis le suivit en Égypte. Le texte situe cette bénédiction plus de vingt ans avant l’occupation babylonienne. Cependant, le rédacteur final du texte, peut-être Baruch lui-même, viole la chronologie des faits en replaçant cette bénédiction en Égypte, au terme de la vie de Jérémie. Comme un testament, qui peut être écrit à n’importe quel moment d’une vie, mais qui devient efficace et se révèle uniquement à la fin. Comme les vocations, qui se déroulent dans le temps-kairos, différent et unique. Peut-être fallait-il que Baruch attende plus de vingt ans, traverse les épreuves de Jérémie, et les siennes, pour comprendre le sens de cette bénédiction. La compréhension de ces paroles, qui sont différentes, exige toujours toute une vie, et parfois une vie ne suffit pas.

Baruch est l’image du bon disciple d’un prophète. Il a été la plume d’une voix. Il a appris les paroles du SEIGNEUR en écoutant les paroles de Jérémie. Mais les souffrances et les angoisses n’ont pas été les mêmes (« Je suis épuisé à force de gémir ») ; dans certains moments décisifs, peut-être ont-elles été les mêmes. Cette solidarité nous révèle quelques-unes des dynamiques propres à la relation entre un prophète (et celui ou celle qui a reçu un charisme) et ses disciples. Au début, il y a une rencontre avec le prophète, dans des circonstances différentes. Quant à Baruch, peut-être le connaît-il en travaillant, en exerçant son métier de scribe chargé de transcrire un contrat. Ce contrat parfaitement laïc devient un sacrement d’un autre appel, décisif celui-là, qui bouleverse sa vie et son travail.

L’appel adressé au disciple du prophète est une vocation à la fois distincte de celle du prophète et unie à elle. Le prophète reçoit la parole directement du SEIGNEUR. Le disciple reçoit lui aussi une parole directe et personnelle, mais il ne la comprend que dans une relation dynamique avec le prophète. Baruch sait qu’il ne peut remplir sa mission, qu’il ne peut comprendre sa propre parole et accomplir son destin et s’épanouir, sans un lien profond, mystérieux mais essentiel, avec la mission, le destin et l’épanouissement de Jérémie. Cependant, la vie du disciple est elle aussi un « corps à corps » personnel ; il n’est pas seulement un adepte du prophète. Il vit dans une démarche multiple : à la suite du prophète, à la suite de la voix qui parle par le prophète, à la suite de la voix qui parle à son âme. Tout l’effort et la beauté propre aux disciples tient au fait qu’ils restent et grandissent dans ce trialogue spécifique. Pour certains prophètes, le dialogue peut suffire ; pour les disciples, un nombre supérieur est nécessaire, car deux ne suffisent pas. C’est la raison pour laquelle ceux qui suivent un prophète commettent très fréquemment l’erreur de réduire le trialogue au dialogue. Soit ils effacent la voix dans leur propre conscience, soit ils passent par-dessus le prophète pour puiser directement à la source des paroles, en se passant du prophète (« Et toi, tu cherches à réaliser de grands projets ! »), ou bien encore, et c’est le cas le plus fréquent, ils assimilent la voix du prophète à celle du SEIGNEUR (et le prophète devient une idole). On devient un disciple adulte lorsque l’on ne réduit pas les trois à deux.

Le disciple joue alors un rôle actif, dynamique, responsable, créatif. Un disciple qui n’est que disciple n’est pas un bon disciple. Avec le temps, Baruch est aussi devenu un compagnon, un associé, un conseiller, peut-être co-auteur de paroles qui, lorsqu’elles devinrent des paroles écrites par Jérémie, furent aussi des paroles de Baruch. La Bible, comme la vie, est grande, parce qu’elle est plus grande que les paroles de ses acteurs principaux. On peut se demander si Jérémie n’a pas dialogué avec Baruch, durant les longs moments passés en attente de la parole, par exemple durant l’occupation de Bethléem (42,7), s’ils n’ont pas partagé leur perception de ce silence, leurs incertitudes, leurs peurs, leurs espérances. Peut-être y a-t-il une trace de ces dialogues secrets dans l’accusation que les survivants leur adressent : « C’est Baruch, fils de Nériya, qui t’entraîne dans l’opposition, il veut nous livrer au pouvoir des Chaldéens pour qu’ils nous mettent à mort, pour qu’ils nous déportent à Babylone » (43,3).

Quiconque a été ou est disciple d’un prophète connaît bien ces dialogues silencieux, les accompagnements douloureux d’une âme, la recherche de sa propre absence de lumière dans les yeux de l’autre, et a aussi parfois touché du doigt la coécriture de paroles données. Si le Baruch de Jérémie n’avait été qu’un simple secrétaire, son nom n’aurait pas été choisi, plus tard, comme titre d’un livre de la Bible et d’autres écrits apocryphes et apocalyptiques.

S’il est donc vrai que le disciple a un besoin absolu du prophète, il est tout aussi vrai que le prophète a besoin de ses disciples, ou d’au moins un. Que de prophètes n’ont pas laissé de trace parce qu’ils n’avaient pas de Baruch, ou bien parce que leurs Baruch n’ont pas été des êtres adultes, fidèles et résilients à l’instar de leurs prophètes. Il est une réciprocité mystérieuse au cœur de la vie charismatique du monde, qui fait que la prophétie, l’expérience la plus individuelle qui existe sous le soleil, devient aussi une expérience collective qui transforme une voix intérieure en une réalité sociale.

Cependant, dans cette relation entre Baruch et Jérémie, on perçoit aussi une image splendide de toute paternité et de toute génitalité. Le fils recueille notre parole, il écrit notre nom. Il assiste et accompagne nos souffrances, nos échecs, notre fidélité, notre infidélité. Il scelle l’achat de notre champ et, à la fin, il voit que nous ne rentrons pas à la maison, parce que le champ acheté n’était pas pour nous. Il recueille notre testament. Le fils ne peut entrer dans la sphère intime de la conscience, là où chacun écoute, seul, sa propre voix, mais il nous aide à la comprendre et à l’interpréter par sa seule présence. Puis, un jour, il reçoit de nous une dernière bénédiction, et nous nous apercevons que nous n’avons pas pu lui épargner les souffrances et les angoisses de tous, et que le don véritable, le « butin » et l’héritage, c’était tout simplement la vie. Puis nous quittons la scène, avec l’espoir d’avoir fait simplement notre devoir, jusqu’au bout. Chaque fils écrit notre promesse, il est témoin, il est héritage, il est le notaire de notre testament. Il est l’aube de minuit.

Si nous ne savons pas grand-chose sur le Jérémie de l’histoire, en revanche nous savons beaucoup de choses, voire presque tout, sur le Jérémie du livre qui porte son nom, et cela nous suffit. Le livre ne nous parle pas des tout derniers jours de Jérémie, ni de sa mort. Il disparaît comme Moïse et Isaïe. Ils ne meurent pas en héros, car ils n’ont pas vécu en héros. Ils ont reçu une vocation, une tâche, une mission, et ils l’ont simplement accomplie jusqu’au bout. Cependant, en la vivant, ils nous ont appris ce que signifie une vocation, ce que veut dire une parole désormais oubliée, effacée de notre génération : pour toujours. Puis ils s’en vont, comme s’en vont les amis, les parents, les maîtres. Et nous nous retrouvons encore plus seuls.

Ce Jérémie, qui a été séduit par son Dieu, nous a séduits nous aussi. Nous sommes devenus un peu semblables à Baruch. Peut-être l’avons-nous rencontré tandis que nous étions au travail – qu’y a-t-il de plus propice à une vocation que le travail ? –, il nous a séduits par ses paroles immenses et infinies, et c’est en toute liberté que nous avons décidé de le suivre. Nous avons assisté à la chute de Jérusalem et de nos temples, car Jérémie ne peut ni nous séduire, ni nous changer si nous ne le lisons pas assis sur les ruines de nos religions, de notre peuple, de nos rêves les plus grands. Puis nous l’avons vu prenant sur lui un joug, brisant une jarre, torturé et mis en prison, et nous nous sommes réjouis quand un eunuque l’a libéré. Puis nous l’avons suivi en Égypte, nous avons été déportés avec lui, jetés au milieu des idoles adorées et brillantes. Nous avons écouté encore une fois sa condamnation de l’idolâtrie, nous avons compris que la tentation de l’idolâtrie était au-dedans de nous, et nous avons essayé de croire une nouvelle fois à cette parole nue, invisible et différente. Et, aujourd’hui, nous avons écouté cette dernière bénédiction, et nous avons senti qu’elle était aussi pour nous et qu’elle l’est toujours : « À toi, j’accorde le privilège d’avoir au moins la vie sauve partout où tu iras. »  Tout ceci pour découvrir que cette bénédiction ressemble énormément à cette autre bénédiction donnée par Jérémie à l’eunuque éthiopien (39,18), un homme rejeté, un étranger, une victime. Les bénédictions des prophètes sont avant tout des bénédictions pour les victimes, qui sont des pauvres, des persécutés, des doux, des affligés. Ils ne connaissent que ces béatitudes, ils nous les redisent, en éternels mendiants de notre écoute qui sera toujours insuffisante.

Nous devons nous aussi laisser Jérémie quitter la scène, non sans cette grande douleur propre à quiconque quitte un ami véritable. Il sait, il espère qu’il reviendra et, malgré cela, le détachement fait toujours mal. Cette fois encore, pour conclure ce commentaire pour Avvenire sur ce sixième livre de la Bible, mon dernier mot se veut un remerciement pluriel, grand, sincère et ému. Merci à la Bible, parce qu’elle continue de me nourrir sans jamais me rassasier. Merci à Jérémie, immense maître de vie, compagnon nécessaire pour apprendre le métier de la vie. Merci à vous, lecteurs qui, à l’instar de Baruch, avez suivi avec moi Jérémie sur ce long chemin au fil de ces six mois si vite passés, car « un jour passé avec les prophètes est comme mille ans passés ailleurs ». Merci, comme toujours et plus encore, au directeur Marco Tarquinio, qui continue de m’accorder sa confiance, source de fécondité.  

À partir de dimanche prochain, nous reprendrons le discours sur les Organisations à mouvante idéale (OMI), convaincus que les paroles reçues de Jérémie nous aideront à connaître un peu mieux la grammaire des idéaux qui deviennent des organisations et des communautés. « Et le Seigneur me dit : “Le monde ne sera pas oublié” » (Apocalypse syriaque de Baruch, IV).

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