Capitaux narratifs / 3 – Les grands idéaux collectifs germent dans les zones sismiques

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 26/11/2017

171125 Capitali narrativi 3 rid« Il y a les voix.
Elles nous accompagnent.
Elles nous mordent.
Elles nous susurrent de si brèves consolations…
Elles nous commandent,
nous réprimandent,
nous complimentent si rarement
et crient au milieu de nos nuits sans sommeil.
Les voix…
De qui sont ces voix ? »

Chandra Livia Candiani, Fatti vivo

Les manques de capital narratif sont d’autant plus sévères que nous étions attachés aux grandes narrations que nous voyons s’évanouir. Et ce lorsque nous avions mis tout notre cœur, toute notre âme et tout notre esprit dans cette bonne nouvelle, que nous y avions consumé nos désirs impossibles, qu’elle était devenue la pensée dominante qui nous empêchait de dormir la nuit parce que nous avions envie de rêver tout éveillés ce qui était notre seul vrai rêve.

Celui qui, hier, était captivé et séduit par cette promesse qui semblait illimitée et infinie, est aujourd’hui déconcerté et accablé du fait que la plus belle histoire a cessé de parler. Cela s’apparente à un tremblement de terre, où celui qui se trouve près de l’épicentre subit davantage de dégâts que celui qui vit au bord du cratère. Les crises des capitaux narratifs font de nombreuses « victimes » précisément parmi ceux qui, par vocation et en raison de leur destin, sont plus proches et plus intimes de cette grande histoire originelle. Souvent, ils meurent et nous quittent, non pas parce qu’ils l’aimaient trop peu, mais parce qu’ils l’avaient trop aimé. « Le roi est muet » n’est pas une dénonciation ni une trahison, mais simplement un cri et un chant d’amour, même lorsque c’est le chant final.

Cependant, contrairement aux vrais tremblements de terre, lors des secousses symboliques qui frappent les capitaux narratifs des organisations à mouvance idéale (OMI), mesurer les vraies distances par rapport à l’épicentre est une tâche ardue, étant donné qu’elles diffèrent des distances évidentes et sont presque toujours invisibles. Les statuts et les organigrammes ne sont d’aucun secours dans ces mesures différentes. Nous avons ainsi beaucoup de mal à évaluer les dommages réels, et plus encore à engager des processus valables de reconstruction car, étant donné que nous confondons les vrais proches du cœur fondateur de l’OMI avec les faux proches, souvent nous posons les bonnes questions aux mauvaises personnes qui évoquent, en toute bonne foi, uniquement quelques fissures sur les murs ; c’est ainsi que nous ne comprenons pas la vraie portée des phénomènes et des dommages et que nous confions à des mains maladroites la fondation de la nouvelle cité. En effet, pour prendre un exemple, celui qui travaille de façon régulière au sein d’une OMI n’est pas toujours plus « proche » et plus « intime » que les volontaires, et les religieuses appartenant à un ordre ne sont pas toutes plus proches que les laïcs amis de leur communauté, alors que certains des responsables peuvent être très « éloignés ». Plusieurs personnes situées à la même distance formelle par rapport au centre du charisme/idéal se trouvent en effet à des distances réelles très différentes. Ainsi, parmi les personnes assises dans le même bureau, présentes au sein du même Conseil d’Administration, ou priant dans le même chœur d’une abbaye, certaines souffrent énormément de la crise du capital narratif, d’autres beaucoup moins, d’autres encore n’en souffrent pas du tout et d’autres se réjouissent de voir la « maison » s’écrouler.

Dans un scénario où tout est très fluide (et n’est encore que très peu étudié et analysé),où nous n’avons aucune certitude, nous pouvons cependant être quasiment sûrs d’une chose : le premier instrument permettant de reconnaître les personnes les plus proches du capital narratif, c’est le calcul des dégâts. Ceux qui avaient établi leur demeure tout près du centre se trouvent certainement parmi les personnes qui ont le plus perdu et souffert. D’où un deuxième message : beaucoup des plus intimes et amoureux de la première narration idéale doivent être recherchés sous les décombres de leur plus belle histoire. Si le séisme est très violent, certains d’entre eux peuvent « mourir » et quitter l’OMI ou leur communauté. Ils « meurent » simplement parce qu’ils avaient construit leur maison à l’endroit le plus proche des idéaux et de leurs récits. Ils étaient tout simplement restés chez eux, à leur poste de garde, au lieu de partir en vacances.

Un autre message concerne ceux qui n’ont jamais subi de dégâts car ils se maintenaient à une distance suffisante. Ces habitants des périphéries sont issus de deux catégories dont seule la première est bonne. La première regroupe les habitants qui étaient visiblement et objectivement éloignés du centre. La seconde, quant à elle, regroupe les faux proches, ceux qui étaient formellement proches mais substantiellement éloignés. Les premiers sont les personnes autour de la communauté et de l’OMI qui n’avaient pas investi trop de désirs et d’attentes dans cette histoire idéale ; par conséquent, ils ne souffrent pas excessivement lorsque sa part la plus intime et profonde est détruite (car, dans un certain sens, ils ne l’avaient jamais connue, sinon à très petites doses).

Ces vrais habitants des zones les moins touchées peuvent cependant jouer un rôle très important, en ouvrant les portes de leurs maisons et en accueillant ceux qui ont subi de lourds dégâts ; en les réchauffant, en leur offrant des couvertures, en allumant le feu dans l’âtre, en mettant des châtaignes à griller sur le feu, en sortant leur meilleur vin, en priant avec eux ; et, lors de soirées plus claires et étoilées, en racontant à leurs hôtes les grandes histoires des débuts, en se remémorant leur premier amour, en les écoutant comme si c’était la première fois, avec le même émerveillement, la même confiance et la même ardeur. Nicodème retourne enfin dans le sein maternel, et il renaît bel et bien. Parfois, ce miracle ne se produit pas, et pourtant, ces mois passés dans des maisons avec peu de fissures sur les murs mais si ouvertes à la fraternité, représentent toujours un don et un réconfort pour le cœur, ce quignon de pain et ce verre d’eau qui permettent de survivre et de continuer à marcher dans le désert. Nombreuses sont les personnes fatiguées et oppressées par la survenue du manque de capital narratif, qui auraient pu commencer une nouvelle histoire et connaître peut-être une vraie résurrection, si seulement elles avaient trouvé, aux périphéries, un ami prêt à leur ouvrir généreusement les portes de sa maison. Parfois, la personne « éloignée » qui nous sauve du grand manque est ce frère rêveur que nous avions chassé des années auparavant et vendu aux marchands en chemin vers l’Égypte et qui, pourtant, n’avait jamais cessé de nous aimer, nous avait reconnus et donné du pain.

Les personnes éloignées appartenant à la seconde catégorie sont, elles, tout à fait différentes. On les trouve à tous les niveaux d’une OMI, y compris les plus élevés. Tout en étant éloignées du centre de l’expérience idéale originelle, elles possèdent le statut de proches, et c’est ce contraste invisible qui les rend dangereuses. Parmi ces individus, on trouve une large gamme de profils humains, de ceux qui, grâce à leurs talents relationnels ou par servilité, sont très vite parvenus aux postes de commande, en brûlant les étapes sans avoir fait réellement mûrir en eux les valeurs de la mission de l’OMI, à ceux qui se retrouvent au sein d’une institution ou d’une communauté sans l’avoir jamais vraiment voulu et qui essaient de flotter à la surface, en passant par ceux qui n’ont pas suffisamment de profondeur spirituelle pour comprendre le « charisme » mais ont bien appris leur métier. Si beaucoup d’entre eux sont de bonne foi, certains sont bons eux aussi ; d’autres sont tout simplement superficiels, peu sont généreux et aucun d’entre eux n’est prophète. N’ayant pas subi de dégâts, ils se portent candidats pour commencer les travaux de reconstruction. Alors que les vrais proches tentent d’assumer le deuil et ont besoin de temps et de ressources pour panser les blessures réelles et profondes, eux ont une grande quantité d’énergie psychologique et physique à investir. C’est ainsi qu’on les trouve en première ligne quand il s’agit d’écrire le nouveau capital narratif.

Enfin, il y a ceux qui se réjouissent de voir tout s’écrouler. Une joie teintée de tristesse, parfois désespérée, venue d’un désespoir opposé à celui des vrais proches. Les raisons en sont multiples et très variées. Parfois, il s’agit d’une absence consciente de vocation qui ne s’accompagne pas d’une force et d’une liberté suffisantes pour quitter la communauté qui, entre-temps, s’est remplie de rancœur et de haine. Une grande souffrance, toujours. D’autres fois, la « joie » naît de l’espoir de tirer quelque avantage d’une telle fin, ce qui peut pousser à changer de lieu de résidence afin d’en retirer des avantages fiscaux. Là, l’amour pour le capital narratif originel et pour les possibles nouveaux récits n’existe pas, même lorsque nous retrouvons certaines de ces personnes, qui se mélangent toujours aux plus proches et intimes, dans le groupe de scribes choisis pour rédiger les nouveaux récits après la grande crise.

Nous ne nous étonnerons donc pas si l’histoire nous prouve que les grandes crises de capital narratif n’aboutissent presque jamais à une vraie renaissance, car les travaux sont trop souvent confiés à de faux proches, voire à ceux qui se sont réjouis des destructions. La nouvelle cité se fera d’une façon ou d’une autre, mais elle ne sera pas la résurrection de la première.

La possibilité réduite d’un avenir positif dépendra de façon décisive de la qualité et de la quantité de survivants aux destructions, qui n’auront pas subi de trop lourds dégâts (parce qu’ils étaient plus jeunes, plus prudents ou parce qu’ils étaient allés manger chez des amis), mais aussi de l’hospitalité généreuse des « vraies personnes éloignées ». Mais, surtout, la beauté et la prophétie de la cité nouvelle dépendra du nombre de survivants qui ont vu et senti la maison s’écrouler sur leurs corps et sur ceux de leurs propres enfants et parents, qui décideront de rester et de tout recommencer pour essayer de ressusciter. La peur de nouvelles secousses est si forte que, souvent, même les vrais proches qui ont survécu descendent dans la vallée en direction de la mer, vers les côtes plus sûres, oubliant ainsi pour toujours la couleur des fleurs et le parfum irrésistible de l’air où tout avait commencé. Seule une nouvelle vocation, une autre voix, le murmure d’un deuxième appel peut nous amener à reconstruire une nouvelle maison tout près des tombes de nos parents et de nos enfants et à accepter de vivre toute notre vie en étant vulnérables, de reconstruire de nouvelles maisons différentes, plus légères et sobres, cette fois. Non plus des palais ni des résidences, pour apprendre enfin à vivre dans l’humble tente de l’Araméen.

Les plus grands charismes et idéaux collectifs naissent et se développent dans les zones sismiques, parce qu’ils se trouvent à la frontière entre les strates de civilisations, de religions et d’époques. Impossible de vivre confortablement et en toute tranquillité dans les cités qui sont le fruit de nos plus grands idéaux : elles naissent sur les failles de la terre. Elles ne devraient pas se trouver là, et pourtant elles existent, grâce à l’imprudence agapique de leurs fondateurs. Ayant suivi le vol d’un magnifique oiseau lors d’un printemps sacré, ils ont simplement posé la première pierre là où ce vol fou s’est achevé. Ils n’ont pas planifié la fondation de leur cité, pas plus qu’ils n’ont choisi l’endroit le plus adapté. C’est cet endroit qui les a choisis, car nous ne choisissons pas les choses les plus importantes : nous les retrouvons au-dedans de nous en tant que destin et mission. Là, ils ont construit une maison après l’autre avant de nous transmettre en héritage une cité fragile et très belle avec leurs récits, encore plus fragiles, encore plus beaux. Ils nous ont légué en même temps des arêtes à couper le souffle, des horizons paradisiaques et des espaces infinis, sur des plateaux couverts de fleurs rares aux couleurs chatoyantes, dont les hauts sommets lumineux se dressent à la manière d’une couronne.

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