Capitaux narratifs / 2 – Ressusciter, cela s’apprend et n’est possible que sans contrat

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 19/11/2017

171119 Capitali narrativi 2 rid« Les grands écrivains projettent leur ombre dans deux directions à la fois. Dans l’une, ils font de l’ombre à leurs prédécesseurs ; dans l’autre, à ceux qui les suivent. »

Wislawa Szymborska, Come vivere in modo più confortevole

La recherche la plus persévérante et constante à laquelle les hommes se livrent sur terre, c’est la recherche de consolations. Il leur est impossible d’y renoncer, en particulier dans les moments difficiles de leur existence, lorsque la souffrance du présent et l’incertitude face à l’avenir engendrent la tentation irrépressible de se construire des illusions plutôt que de mourir. Nombreuses sont les personnes qui, même à l’âge adulte, interrompent leur cheminement éthique et spirituel et se mettent à régresser, après avoir cédé à cette terrible tentation.

Même les organisations, notamment les organisations à mouvance idéale (OMI), sont très tentées de cultiver les consolations. Souvent, face à l’urgence d’un changement de cap énergique et courageux, elles maintiennent le statu quo, rassasiées, apaisées et consolées par l’un ou l’autre fruit qui continue d’arriver. Une erreur grave et fréquente, due à la confusion entre les « intérêts » rapportés par le capital narratif d’hier et le salaire gagné grâce au travail d’aujourd’hui ; autrement dit, on vit de rentes (décroissantes) du passé, tout en croyant, à tort, vivre grâce à de nouveaux revenus.

C’est à l’intersection entre la mémoire du passé, la gestion du présent et la foi dans l’avenir que se trouve le destin de toute communauté humaine. Les racines d’une plante, par exemple, ne constituent pas son passé : elles sont à la fois sa mémoire, sa vie actuelle et les fleurs qu’elle donnera demain. Lorsqu’au contraire, on conçoit les racines uniquement comme le passé, cela déclenche inévitablement les maladies caractéristiques de la nostalgie. Le premier effet visible en est que l’on s’éloigne des jeunes et de la réalité du présent ; or, les jeunes fuient les communautés nostalgiques exclusivement tournées vers leur origine. La seule nostalgie capable de générer un présent positif est la nostalgie de l’avenir. Lorsque l’on assimile les racines au passé, le capital narratif originel se transforme de façon inéluctable en momie. Quand la communauté prend conscience (si cette prise de conscience a lieu, ce qui est rare) que les premières histoires vieillissent et que leur mort est imminente, d’abord elle prépare, puis elle met en œuvre la transformation du « cadavre » en momie, désireuse de sauver tout ce qui peut l’être sur ce vieux corps (les formes, le regard et les traits). Les enfants reçoivent ainsi un cadavre en héritage. La momie ne fait rien d’autre qu’éterniser la mort du corps historique, qui est donc l’opposé de sa résurrection.

Or, les résurrections sont des événements très rares. Il faudrait pour cela accueillir la mort vraie, laisser à tous le temps de prendre conscience que ce corps originel, avec sa beauté et son attrait infini, est mort à jamais ; accepter que les nouvelles histoires de vie s’écriront désormais au futur, qu’elles aideront aussi à comprendre le passé et le « rappelleront ». De vraies opérations spirituelles, d’autant plus difficiles que le capital narratif originel était grand et extraordinaire et que le corps historique originel, que l’on cherche ainsi à conserver en l’empêchant de mourir, était « beau ».

Or, tout « évangile » ne peut s’écrire autrement qu’à partir d’une résurrection. Si le Christ n’était pas ressuscité, ses disciples n’auraient jamais rien pu écrire, ou bien ils auraient écrit des textes gnostiques qui se seraient simplement ajoutés aux nombreux autres rédigés au cours des premiers siècles de l’empire romain tardif (et lors de toutes les périodes de crise profonde comme la nôtre). Ils n’auraient pas su conserver l’esprit du capital narratif des paraboles, de la passion du Christ et de sa mort. Nous n’aurions pas eu non plus le fils prodigue ou le bon Samaritain, et nous n’aurions rien su de ce cri insensé, ni des autres paroles proclamées de nouveau le premier jour après le sabbat.

Les capitaux narratifs originels des communautés encore vivantes et génératives, ce sont les récits de la résurrection, car ce sont eux qui donnent naissance aux récits ultérieurs des faits historiques les plus anciens. Les récits capables de générer une vie abondante durant une longue période ne sont pas les récits établis par les chroniqueurs pendant que ces événements se déroulent, car ces chroniques meurent avec leurs acteurs. Ce sont bien plutôt les récits écrits par le « reste » fidèle qui a su résister sous le poids de la croix, sous les décombres du temple et en exil, et qui a ensuite raconté ces faits d’hier à la lumière de la vie qui avait continué grâce à leur fidélité inébranlable. Même lorsque les récits écrits après les événements concordent avec ceux qui ont été faits auparavant, ils ne sont jamais identiques, car le corps ressuscité n’est pas le corps historique. Or, l’erreur la plus fréquente (quasiment nécessaire) des communautés charismatiques et idéales consiste à penser que le capital narratif est un fait historique accompli, les paroles mêmes des fondateurs. Étant donné qu’ils ne les font pas vraiment mourir, ils ne leur donnent pas la possibilité de parfois ressusciter vraiment. Les momies ne peuvent ressusciter ; elles sont purement et simplement mortes.

Les capitaux narratifs sont capables d’engendrer l’avenir à condition qu’on les perçoive comme une semence et, par conséquent, comme quelque chose de vivant ; parce qu’ils sont vivants, ils doivent mourir, et c’est seulement en mourant qu’ils porteront beaucoup de fruit, car cette première semence en engendrera cent, voire mille autres. Une semence vit, grandit et meurt précisément parce qu’elle est vivante ; les choses vivantes le sont parce qu’elles sont mortelles. En revanche, lorsque l’on envisage le capital narratif d’un charisme comme un coffret renfermant les bijoux de famille, autrement dit, des objets brillants et précieux mais morts, on l’empêche de grandir, de mourir et de porter du fruit. Or, comment apprendre à ressusciter ? C’est un métier que personne ne peut nous enseigner. Nous le pouvons et le devons, en cherchant au moins à éviter les fausses résurrections. De la même façon que, dans la Bible, les pires ennemis des prophètes sont les faux prophètes, les ennemis mortels des résurrections au sein des communautés idéales sont les fausses résurrections. Les prophètes de la Bible ont permis au peuple de ressusciter vraiment car, de par leur vocation, ils ont eu la force infinie de proclamer qu’une première histoire s’était achevée. Ils ont rendu possible une seconde vie après la déportation et la destruction car ils n’ont pas cherché à nier la fin, contrairement à ce que faisaient systématiquement les faux prophètes. En acceptant la mort vraie, ils n’ont pas empêché la résurrection vraie. Les inventeurs de fausses résurrections (qui sont toujours des formes de fausse prophétie) empêchent les vraies résurrections car ils continuent de répéter que le « cadavre » n’est pas vraiment mort, qu’il s’agit d’une mort apparente et qu’il se réveillera tôt ou tard. C’est ainsi qu’ils proposent et inventent des techniques de réanimation, qu’ils construisent de nouveaux défibrillateurs et persuadent la communauté en proie à la confusion d’investir ses dernières ressources dans cette tentative de « résurrection ». Celle-ci ne vient pas et ne viendra certes jamais car c’est impossible, mais la force idéologique de cette fausse prophétie réussit à justifier même l’échec, jusqu’au bout.

Une autre fausse résurrection consiste à cacher le cadavre. À Jérusalem, à Emmaüs ou en Galilée, les disciples ont rendu possible le « miracle » de la résurrection entre autre parce qu’ils n’avaient pas caché le cadavre, qui est la fausse résurrection la plus fréquente. Or, les cadavres ne racontent rien sinon des histoires de mort, alors que les choses vivantes ont besoin de vie autour d’elles pour continuer à vivre. Paradoxalement, parfois ce sont les fondateurs et ceux qui avaient été le plus fascinés par le premier capital narratif qui, inconsciemment, préfèrent « cacher le corps ». C’est le cas lorsque les fondateurs et la première génération essaient de rassurer les autres et de se rassurer eux-mêmes sur l’avenir de leur charisme et de leur communauté. Ils définissent des règles extrêmement détaillées et rigides afin que ce capital narratif originel ne meure pas. Au lieu de placer leur confiance dans leurs « enfants » et « petits-enfants » dont le charisme portera les mêmes chromosomes qu’eux, ils rédigent un contrat d’assurance avec l’avenir en leur imposant de ne pas changer le passé. C’est ainsi que leur préoccupation saine, sauver leurs idéaux, provoque inévitablement le vieillissement du capital narratif et met fin à cette expérience. En les empêchant de mourir, ils les empêchent de ressusciter. Dans ces cas-là, qui sont des pièges sans fond, pour se sauver il faut parfois des « enfants » et des « petits-enfants », parfois même des « frères », capables d’aimer leurs pères en allant contre les recommandations paternelles, tout en sachant qu’elles avaient été dictées par l’amour et en toute bonne foi. Tout « contrat avec l’avenir » est une nouvelle dissimulation du cadavre car un tel pacte équivaut, de fait, à un ordre de « lancement des travaux » pour la réalisation de la momie.

Peut-être l’Église primitive a-t-elle vécu une expérience semblable. Nous pouvons imaginer les phrases historiques de Jésus que Pierre et d’autres disciples auront rappelées à Paul afin de lui démontrer que l’Évangile était réservé aux seuls fils d’Israël, aux circoncis, et non aux non-juifs. Pourtant, Paul n’a pas eu peur des conflits avec ses frères ; il a écouté jusqu’au bout la voix qui lui parlait au fond de l’âme. Il a cru davantage au présent qu’au passé, et c’est ainsi qu’il a « sauvé » cette première communauté : il l’a aidée à ressusciter en ajoutant, grâce à son « charisme », un nouveau capital narratif à l’immense histoire primitive, ce qui l’a encore grandie. Les histoires et les récits de Paul ne sont pas seulement ni essentiellement les histoires et les récits de la vie historique du Christ : ils constituent les récits et les paroles de Paul, qui ont également apporté aux récits de la vie du Christ écrits après lui. Peut-être ne seraient-ils même jamais arrivés ou, du moins, ils n’auraient pas eu cette force infinie sans la fidélité persévérante de Paul à son capital narratif différent. Si les communautés n’avaient que des « Pierre », elles ne se sauveraient pas de l’obsolescence de leur capital narratif. L’arrivée de nouveaux « Paul » est peut-être la seule vraie source de salut pour les OMI. Or, tant que nous sommes dans le tourment, nous ne pouvons pas le savoir ; nous ne pouvons qu’espérer et prier en gardant nos « lampes allumées » afin de le reconnaître s’il arrive. Et, même s’il n’arrivait pas, nous pouvons vivre bien et longtemps en étant capables d’attendre une espérance vraie, en renonçant à nous consoler avec de fausses espérances.

Les vraies attentes sont un aliment précieux pour la vraie vie. Certaines OMI cessent de vivre parce qu’elles empêchent l’arrivée de Paul ; d’autres ne parviennent pas à le reconnaître parce qu’elles ont éteint leurs lampes ; d’autres encore appellent « Paul » le premier faux prophète qui passe, un vendeur de salut facile et bon marché. Les résurrections ne sont pas des contrats et personne ne peut nous garantir qu’elles arriveront. Au contraire, c’est même la possibilité réelle de ne jamais les voir arriver qui fait de leur avènement un miracle. Les résurrections véritables sont toujours un don et, par conséquent, imprévues. C’est seulement ainsi qu’elles parviennent à nous surprendre et nous laissent sans voix lorsqu’elles s’accomplissent, quand nous reconnaissons la voix merveilleuse de celui que nous avions pris pour le jardinier.

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