Capitaux narratifs / 1 - Le nouveau commencement d’un patrimoine spirituel reçu en héritage et celui des œuvres

Par Luigino Bruni

publié dans Avvenire le 12/11/2017

171112 Capitali narrativi 1 rid« Nous devons œuvrer dans les zones à l’intersection de nombreuses catégories de disciplines, dans ces zones où, comme à l’endroit où deux terrains différents entrent en contact, on trouve souvent une concentration importante de richesses exceptionnelles. »

Achille Loria Le basi economiche della costituzione sociale

Les communautés, les associations, les mouvements, les institutions et les entreprises vivent grâce à de nombreuses formes de capitaux. Le capital narratif en est une ; il s’agit d’une ressource précieuse, présente au sein de multiples organisations, qui devient essentielle dans les moments de crise et lors des grands changements dont dépendent la qualité du présent, les possibilités offertes par l’avenir, la bénédiction ou la malédiction du passé. Ce patrimoine – à savoir, munus / don des pères – est constitué de récits, d’histoires et d’écrits, parfois même de poésie, de chants et de mythes. Il s’agit d’un véritable capital car, comme tous les capitaux, il produit des fruits et assure l’avenir. Si les idéaux de l’organisation ou de la communauté sont élevés et ambitieux, comme c’est le cas au sein de nombreuses organisations à mouvance idéale (OMI), son capital narratif est lui aussi important. Cette ressource est précieuse face aux premières difficultés, lorsque le fait d’échanger sur les grands épisodes d’hier nous donne le courage de continuer à espérer, à croire et à aimer aujourd’hui.

Le capital narratif est également le premier mode de sélection des nouveaux membres de l’organisation ou de la communauté. Nous aimons certes beaucoup de choses, mais nous aimons surtout les histoires merveilleuses, celles qui réveillent la part la plus profonde et vraie de notre âme, qui nous rendent meilleurs simplement en les écoutant. Plus nos idéaux sont grands, plus notre âme est grande, et plus grande doit être la promesse contenue dans le capital narratif pour nous inviter à passer à l’action et nous intégrer à cette histoire. Les petites histoires attirent les personnes animées de désirs et d’idéaux petits, tandis que les grandes histoires conquièrent les âmes grandes et les histoires extraordinaires attirent les personnes extraordinaires.

Au cours des premiers temps de la fondation d’une œuvre, ce capital narratif est le seul bien qu’une communauté possède, notamment les communautés-mouvements nées d’idéaux spirituels, et ce à l’intérieur comme à l’extérieur des religions. On se nourrit de la vie engendrée, des histoires originelles et des « miracles », de la vie et des paroles des fondateurs qui vivent et se racontent. La nouvelle vie devient immédiatement un évangile, une nouvelle Bonne Nouvelle. Ceux qui sont touchés par cette histoire générative y reconnaissent leur propre récit, passé et futur. Lors de ces premiers temps, le taux d’accumulation de capital narratif est très élevé, et il connaît une croissance exponentielle. C’est au cours des toutes premières années, parfois même des premiers mois ou jours, que se constitue la plus grande partie de ce patrimoine spécial. Sa « productivité » est extraordinaire et ahurissante. Dans n’importe quel environnement, il suffit d’évoquer ces premiers récits pour assister à de vrais miracles, qui sont tout aussi impressionnants que les premiers, voire parfois davantage. Dire et répéter les phrases et les faits des débuts produit des effets littéralement extraordinaires qui, en plus de faire grandir la communauté, renforcent chez ceux qui proclament cet idéal la conviction de son authenticité et de sa force, ce qui enclenche un cercle vertueux (histoires-proclamation-fruits-renforcement-nouvelle proclamation...) très puissant et remarquable.

Si le « charisme » à l’origine de ces expériences est riche et novateur, si le fondateur est généreux et créatif, on peut se nourrir durant des décennies, voire des siècles, des histoires et des paroles des premiers temps, sans éprouver le besoin d’en ajouter une seule autre. Or, c’est à l’intérieur de cette richesse que le fameux syndrome parasitaire se développe. Inévitablement et toujours de façon non intentionnée, les multiples fruits engendrés par les récits du passé deviennent un obstacle à la création d’un nouveau capital narratif. On se met alors à vivre des bénéfices d’hier, comme ce chef d’entreprise qui cesse d’innover et de générer de nouveaux revenus car il vit très bien des rentes constituées grâce aux capitaux du passé. Plus le premier capital narratif est important, plus la phase lors de laquelle on se repose sur ces rentes se prolonge. C’est l’une des manifestations du fameux « paradoxe de l’abondance » (ou « malédiction des ressources »), ce piège dans lequel tombent des pays très riches, forts d’une seule ressource naturelle, et qui finissent par s’appauvrir précisément à cause de cette énorme richesse. De « bénédiction » qu’ils étaient, un fondateur et un charisme très riches sur le plan spirituel peuvent tout à fait, sans l’avoir cherché ni même s’en rendre compte, se transformer en « malédiction » lorsque la richesse spirituelle de leur charisme provoque plus facilement et plus rapidement le syndrome du parasite (il peut apparaître alors que les fondateurs vivent encore : ceux-ci cessent ainsi d’innover pour se nourrir essentiellement de leur propre passé). Car, paradoxalement, plus la richesse spirituelle est grande, plus le syndrome parasitaire risque de se développer. Les communautés ayant des fondateurs et des charismes simples font certes face à d’autres problèmes, mais elles ignorent le syndrome parasitaire, qui est une maladie caractéristique de la richesse.

Cependant, contrairement aux capitaux financiers ou immobiliers, qui permettent un flux constant ou croissant de rentes, les capitaux narratifs vieillissent et se réduisent dès lors qu’ils ne sont pas mis à jour et renouvelés. La phrase d’Edgar Morin : « Tout ce qui ne se régénère pas dégénère », s’applique parfaitement à eux. Une obsolescence et dégénérescence qui, dans les moments comme le nôtre, où l’histoire s’accélère, peut se produire à un rythme extrêmement et dramatiquement rapide. On se retrouve ainsi du jour au lendemain avec un grave manque d’histoires à raconter. Ces tout premiers récits qui, jusqu’à hier, savaient nous convaincre et nous convertir, qui constituaient notre grand trésor, qui nous avaient enchantés et avaient constitué le fondement de notre vie individuelle et collective, deviennent muets, froids et cessent de vivre. Le décalage entre le langage et les défis du présent et les récits du passé devient énorme ; là encore, les jeunes, tels des sentinelles, sont les premiers à nous alerter de la maladie.

Dans les histoires idéales et charismatiques, les histoires originelles continuent de parler à la deuxième génération et aux générations futures uniquement si les histoires du deuxième et du troisième temps les accompagnent. Les franciscains ont perpétué le franciscanisme et le christianisme en ajoutant les histoires de François à celles des Évangiles, et les franciscains d’aujourd’hui perpétuent saint François (et l’Évangile) en ajoutant leurs « actes » à ceux du Pauvre d’Assise. Le premier patrimoine, le don narratif des pères, ne suffit pas pour continuer à vivre : le don des enfants est tout aussi indispensable, et il est également un don pour les pères, puisqu’il leur évite de disparaître à tout jamais.

Lorsqu’une OMI traverse une crise ou mort, l’épuisement de son capital narratif en est bien souvent la cause, et il n’est pas facile d’échapper à ce syndrome mortel. La plupart du temps, on tombe malade et l’on souffre sans même parvenir à établir un diagnostic, et l’on attribue alors la crise à d’autres causes (manque d’engagement chez les jeunes, la méchanceté du monde...). D’autres fois, on perçoit bien que la crise a quelque chose à voir avec notre incapacité à raconter le cœur du charisme. On constate que le capital narratif ne (nous) parle plus, ou plus suffisamment, ou encore, qu’il ne parle pas aux bonnes personnes ; malgré cela, on n’applique pas le bon remède.

Le remède inapproprié le plus fréquent consiste à ajouter de nouvelles histoires plus faciles à comprendre dans le « siècle présent », mais qui ne possèdent plus l’ADN de l’histoire originelle. Beaucoup finissent par le comprendre, tout simplement parce que nous sommes en train de raconter une autre histoire. Il arrive ainsi qu’avec le temps, une communauté issue d’un charisme qui se proposait d’évangéliser le monde de la famille, voyant qu’elle ne parvient plus aussi bien qu’auparavant à expliquer à elle-même et à son entourage les paroles évangéliques de la première génération, commence à s’occuper de questions concernant la politique familiale, l’adoption et les méthodes naturelles. Ces nouvelles histoires se rapprochent bien davantage de la sensibilité culturelle qui n’est plus la même, sont beaucoup plus faciles à expliquer et à comprendre et mieux à même de trouver des financements et des soutiens. Cependant, le fond du problème qui se cache derrière de telles opérations devenues aujourd’hui monnaie courante, se rapporte directement au capital narratif. La nouvelle association ne peut plus utiliser le premier capital narratif, devenu une ressource qui se limite aux archives ou se contente d’inspirer l’une ou l’autre phrase dans un message de Noël. Ici, on ne voit pas de nouvelles histoires se greffer sur le vieil arbre : le capital narratif originel est simplement remplacé par le nouveau. Dans certains cas, qui sont une variante de ce même genre, la nouvelle part du capital narratif tente, lors d’une première phase, de maintenir le contact avec sa composante originelle. Hélas, les nouvelles histoires, qui ont davantage de succès, provoquent l’érosion progressive des anciennes, jusqu’à les consumer entièrement.

Pour de nombreuses personnes, ces transformations et évolutions sont inhérentes à la nature des choses et de l’histoire, ont toujours existé et continueront d’exister. D’autres, en revanche, y voient un problème grave et crucial. Le nouveau capital narratif, simple et aisément compréhensible, n’attire plus les vocations. La première génération avait été capable de conquérir des personnes prêtes à consacrer leur vie à cet idéal, parce qu’elles étaient fascinées par la prophétie et la promesse inconditionnelle. Lorsqu’il devient très difficile d’expliquer le message originel, au point que l’on recourt progressivement à des mots plus simples à comprendre car ils ont perdu la force de leur idéal, la conséquence en est la transformation du type de personnes attirées par ce message. La personne issue de la première génération qui avait fait de cet idéal la ou une dimension identitaire de sa vie (et c’est l’essence de toute vocation) disparaît peu à peu pour laisser place à des membres qui y adhèrent de façon de plus en plus superficielle. En d’autres termes, le nouveau capital narratif ne choisit plus des vocations, mais de simples sympathisants, ou bien des collaborateurs engagés au sein des œuvres (on consacre sa vie à Dieu ou au combat pour un monde sans pauvreté, et non à la « responsabilité sociale de l’entreprise »).

C’est ainsi que l’on assiste à l’extinction de milliers de communautés charismatiques et de mouvements spirituels nés au XIXe siècle ou antérieurement. Parfois, leur mort fait naître de nouvelles institutions ; d’autres disparaissent purement et simplement car, face au risque de voir son identité dénaturée, la communauté et ses responsables réagissent en entravant ou en empêchant toute évolution du capital narratif originel. On continue alors à raconter les histoires des débuts, en recourant au même langage et en utilisant les mêmes mots qui ne font plus rêver personne.

Une troisième issue, tout aussi malheureuse, consiste à réabsorber le charisme dans la tradition que ce même charisme aspirait à renouveler et à changer. Lorsqu’il est trop difficile d’expliquer, à soi-même et aux autres, la portée charismatique de sa communauté, on renonce aux composantes spécifiques et nouvelles pour « retourner » à ces activités traditionnelles auxquelles on voulait justement apporter du sang neuf ; par exemple, jeune, on rêvait d’annoncer la Bonne Nouvelle aux fidèles d’autres religions et aux non-croyants mais, une fois devenu adulte, on se remet à faire le catéchisme aux confirmands.

Ce ne sont là que quelques-uns des cas de figure que nous nous proposons d’approfondir et de décortiquer dans les prochains volets de cette nouvelle série. Nous chercherons à comprendre quelles perspectives positives s’offrent à nous afin que les idéaux puissent continuer à nourrir la conscience du monde, afin que les nouvelles histoires greffées sur les fonctions originelles engendrent de nouvelles fleurs, de nouveaux fruits et de nouvelles couleurs. Nous tenterons de répondre aux questions suivantes : Est-il vraiment possible d’actualiser et de régénérer les capitaux narratifs de nos communautés, ou bien leur mort est-elle inévitable ? Quelles sont les transformations génératives ? Comment parvenir à savoir si nous sommes en train de trahir cette promesse ou, au contraire, si nous lui permettons de se réaliser ? Des questions et réponses ardues et risquées, mais avant tout nécessaires.

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