La toute-puissance de la monnaie

À la frontière et au-delà / 7 –L’instrument sacré achète tout, mais pour combien de temps ?

Par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 05/03/2017

Sul confine e oltre 07 rid« Dans un monde où la monnaie achète tout, la monnaie devient toute-puissante. »

Giacomo Becattini, extrait d’une conversation privée

Dès l’aube de la civilisation, l’argent a investi le domaine du sacré, et cette tendance n’a jamais été contrariée. Si les garants du sacré ont essayé de contenir l’influence de l’argent, à certains moments de l’histoire la monnaie et le sacré se sont alliés, donnant naissance à des cultes idolâtriques et à de nombreuses variantes de « marchés des indulgences ». Aujourd’hui, le raz-de-marée de la monnaie a engendré un culte économique bien plus extrême et envahissant que celui des époques précédentes. Or, cette nouvelle pathologie religieuse ne produit pas d’anticorps ni de réformateurs capables de comprendre le danger de ce nouveau marché mondial et de réagir efficacement.

La distinction et séparation entre le profane et le sacré est un axe fondamental des religions et des cultures, même si les expériences du profane et du sacré, vécues hier et aujourd’hui par les peuples, sont très diverses et occupent tout le spectre allant du sacré qui attire et séduit, au sacré qui terrorise parce qu’il est effrayant. L’humanisme biblique, qui connaît une distinction analogue, est cependant traversé par la grande tentative constante de briser la frontière qui sépare le sacré du profane et la cité du temple. Son âme prophétique et sapientielle a été en effet une pédagogie longue et tenace nous enseignant que le « lieu de Dieu » n’était ni la tente ni le temple, mais la terre. Le monde entier est sacré car il est création, donc le monde entier est profane car Élohim est présent sur terre sans pour autant devenir la terre ou les choses qui y sont présentes. C’est pourquoi, au summum de la révélation biblique, nous lisons que, dans la nouvelle Jérusalem, « je n’ai plus vu aucun temple en elle » (Apocalypse 2,22-27).

La séparation entre le profane et le sacré était (et reste) avant tout un système de contrôle social, de création et de renforcement des hiérarchies et des castes. En effet, la distinction première et originelle entre le profane et le sacré entraînait une autre séparation, non moins radicale, entre le pur et l’impur. Les impurs n’avaient pas accès au sacré, le lieu de la pureté, qui était pur dans la mesure où il n’était pas contaminé par l’impureté. Dans le monde des religions, il a toujours été difficile d’aider et de racheter vraiment les pauvres car, comme ils étaient généralement impurs, les purs ne pouvaient pas les toucher.

Même le développement de l’économie, donc de la monnaie, est intimement lié à cette distinction très nette. Pourtant, au cœur des économies monétaires on trouve un élément qui, au fil du temps, s’est révélé décisif dans le destin de l’Europe, du monde et du capitalisme : la monnaie échappe aux lois de la pureté et de l’impureté. Contrairement aux objets, aux animaux, aux personnes et aux matières organiques, la monnaie ne devient pas impure en entrant en contact avec des personnes ou des choses impures. Rares sont les expériences de léproseries et de villages de lépreux où seule circulait une monnaie spéciale qui ne pouvait sortir de ces frontières rigides tracées et gérées par les « purs ».

Cette immunité spéciale de l’argent est aussi révélatrice que peu étudiée. À la différence de tous les autres objets, qui deviennent impurs en entrant en contact avec une personne ou un objet impur, la monnaie ne devient pas impure en se frottant à l’impureté. Le premier « instrument » utilisé par les cambistes du Moyen Âge pour vérifier l’authenticité des pièces de monnaie étaient leurs dents : ils les mordaient dans les coins, et la première capacité demandée à ces premiers banquiers était leur sensibilité dentaire. Une pièce de monnaie était pure à tel point que l’on pouvait l’introduire dans sa bouche. Pecunia non olet (l’argent n’a pas d’odeur) reflète également cette vieille immunité et absence de contamination par l’argent, que nous retrouvons sous différentes formes dans toutes les civilisations. Parallèlement, entre autres sous l’influence déterminante du christianisme, au Moyen Âge l’argent était perçu aussi comme l’« excrément du démon », qui dégage une très mauvaise odeur. L’argent sent mauvais, certes, mais on n’est pas contaminé à son contact. Il s’agit du seul excrément qui ne rend pas impur. Il n’est donc pas surprenant que, dans l’Europe chrétienne, l’argent ait été géré essentiellement par les juifs, confinés dans leurs ghettos, et que, dans l’Inde traditionnelle, les fonctions de banquiers aient été principalement l’apanage des parias. En touchant les pièces de monnaie, les exclus car considérés comme porteurs de quelque impureté, les transforment en l’unique « chose » qui peut circuler parmi la population sans contaminer personne : la multiplication de deux « négatifs » donne comme par magie un « positif ».

Cette protection spéciale face à l’impureté a ainsi permis aux pièces de monnaie de s’échanger partout et avec n’importe qui : entre chrétiens, juifs, musulmans, fidèles et infidèles, et même avec des peuples que ces religions considéraient comme idolâtres. Sans ce statut spécial dont jouissait l’argent, l’immunité et l’exemption, nous n’aurions pas assisté au développement du commerce au Moyen Âge, ni, plus tard, à la naissance du capitalisme mondial.

Ce laissez-passer spécial accordé à la monnaie valait également lors de l’entrée dans le monde des morts. Une tradition très ancienne et extrêmement répandue consistait à disposer des pièces de monnaie sur le corps, les yeux et la bouche des défunts. Les prêtres égyptiens refusaient de transporter sur le Nil ceux qui ne s’étaient pas acquittés de leurs dettes avant de mourir. Ainsi, par extension, on mettait des pièces de monnaie dans les tombes pour régler les frais de péage à Charon, ou bien pour payer d’hypothétiques dettes encore en souffrance à l’arrivée dans le séjour des morts. Dans cette « partie double » créative entre ciel et terre, la monnaie devenait le moyen d’annuler dans l’au-delà des dettes contractées ici-bas. Ce paiement de l’obole pour le dernier passage est tout à fait emblématique. Sur terre, la monnaie devient à la fois l’objet le plus semblable aux dieux et l’objet le plus profane, la chose qui sent le moins mauvais et le plus mauvais, tout en échappant aux premières lois religieuses sur l’impureté, raison pour laquelle tout le monde peut la toucher sans que cela n’ait de conséquences.

Ainsi, vers la fin du Moyen Âge, lorsque des détenteurs de monnaie eurent l’idée d’utiliser l’argent pour payer quelqu’un d’autre, pour honorer une promesse ou réaliser un souhait (croisades ou pèlerinages), de payer les pauvres afin de les inciter à prier et à faire pénitence pour leur propre compte, voire d’acheter avec de l’argent la remise d’années de purgatoire ou un coin de paradis, cela n’avait rien de vraiment novateur, puisque la monnaie avait toujours eu une nature et un pouvoir surnaturels. Dans la Bible et les évangiles, la monnaie « impure » occupe une place importante. Cependant, l’impureté de la monnaie s’expliquait par la présence, sur les pièces, d’images de rois et d’animaux, en tout cas, de figures idolâtriques. Les juifs maniaient et touchaient les pièces de monnaie qui leur semblaient impures, même si cela leur coûtait et les mettait mal à l’aise. Le seul endroit où la monnaie ne pouvait pas entrer était le temple. Seules les pièces dépourvues d’images idolâtres y étaient autorisées, et ces pièces de monnaie pures servaient à communiquer avec le Seigneur à travers les sacrifices et les offrandes.

Dans un certain sens, le « désenchantement du monde » et la désacralisation de la terre s’expliquent surtout par le fait que la monnaie a obtenu ce laissez-passer dans tous les domaines visibles et invisibles.

À y regarder de plus près, nous découvrons d’autres aspects intéressants cachés derrière l’immunité de la monnaie. L’exemption des règles de pureté et d’impureté pour la monnaie, loin d’éliminer ou de réduire les systèmes de castes dans le monde, les a renforcés, en a créé de nouveaux et les a exacerbés. Mais, surtout, les impurs ont toujours existé et continuent d’exister, même dans le rapport à la monnaie. Ils étaient et sont encore ceux qui ne peuvent pas posséder la monnaie, ceux qui n’y touchent pas. Par un autre paradoxe de l’économie, l’impureté des sociétés monétaires provient d’une absence de contact : sont impurs ceux qui ne peuvent toucher à la monnaie. Impurs car pauvres, exclus, chassés des paradis des riches et des possédants, du club des marchés, aujourd’hui comme hier.

On observe cependant un phénomène plus accentué et, par conséquent, presque invisible à l’œil nu. Dans l’Antiquité, la monnaie qui circulait entre les différentes classes sociales et allait au-delà, permettait aux riches et aux brahmanes de faire appel aux services des travailleurs manuels et des pauvres sans avoir à les « toucher », sans éprouver le besoin d’établir une relation personnelle avec eux. En payant une somme d’argent, souvent peu élevée, les détenteurs du pouvoir obtenu grâce à la monnaie parvenaient (et parviennent toujours) à faire utiliser des bras et des mains sans avoir à les toucher. Avec le développement de l’économie de marché puis du capitalisme financier, la monnaie est devenue le grand médiateur de notre temps, l’instrument qui nous permet de vivre côte à côte sans nous toucher afin de ne pas nous contaminer, de ne pas nous infliger de blessure due à la différence. La dématérialisation de l’argent que connaît notre époque grâce à la technologie, a amplifié le caractère « spirituel » de l’argent, qui, à l’instar des dieux les plus évolués, ne se voit pas mais opère dans l’ombre, agit, sauve et condamne. La monnaie électronique invisible détermine de plus en plus nos relations mutuellement immunes, avec toutefois une nouveauté : désormais, on n’a même plus besoin de toucher la monnaie, devenue comme par magie un « médiateur zéro ». Alors que nous ne voyons plus les parias qui, en touchant la monnaie, la purifient par leur impureté, dans les bas-fonds de nos structures capitalistes beaucoup continuent de blanchir l’argent sale. Il s’agit des nouveaux hors-caste, qui remplissent la même fonction qu’autrefois.

Enfin, notre civilisation de la monnaie invisible et toute-puissante, si on la compare aux civilisations passées, présente une nouveauté de taille. Jusqu’à une date récente, les choses que l’on pouvait acheter avec la monnaie étaient somme toute peu nombreuses et ne revêtaient presque jamais une importance capitale. La monnaie ne permettait pas d’acquérir les biens essentiels dans la vie, mais seulement un peu de santé, un peu d’estime, un peu (plus) de confort et de bien-être. Durant des millénaires, la monnaie achetait peu et certainement pas tout ; mais, surtout, il y en avait peu et pour un petit nombre de personnes. La nature sacrée et mystérieuse de la monnaie tenait aussi à sa rareté, donc à l’ignorance et à l’incompétence de la plupart des personnes qui entraient en contact avec elle, tout comme de nos jours, une très grande majorité de personnes sont totalement dépassées par la nouvelle finance.

Mais aujourd’hui, la monnaie achète beaucoup de choses. Nous voulons acheter presque tout, et l’on cherche à nous convaincre que tout s’achète, de la santé à la jeunesse en passant par la justice et la beauté. Ainsi s’instaure un nouveau « marché des indulgences » à l’échelle mondiale, où l’argent promet et permet d’acheter le paradis et le purgatoire, où les riches achètent aux pauvres leur temps, leurs services, leur bien-être et leur vie. Nous ne payons plus un pauvre afin qu’il prie pour nous, qu’il parte en croisade ou qu’il aille à Saint-Jacques de Compostelle à notre place, mais pour qu’il nous vende un rein, qu’il nous fasse un enfant ou nous aide à mourir.

La monnaie continue de prétendre acheter le paradis et nous la laissons faire, entre autres parce que nous avons oublié à quoi ressemblait le vrai paradis.

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